Qatar 2022 : le chantier des droits humains

Campagne conjointe des ACAT Suisse et Luxembourg à l’occasion de la Journée des droits de l’homme, le 10 décembre 2021

« Le tournoi le plus prestigieux du monde » : c’est en ces termes que la FIFA promeut la Coupe du monde de football qui aura lieu fin 2022 au Qatar. Pourtant, même les plus grands passionnés de football ne peuvent se réjouir pleinement. Depuis l’attribution de la manifestation au Qatar, des violations des droits humains n’ont cessé d’être révélées au grand jour, principalement en lien avec la construction des infrastructures de la CM. Avec cet appel, nous voulons offrir un éclairage sur ces faits aussi déconcertants que tragiques – et donner envie d’agir.

 

Personne ne sait exactement combien de travailleurs et travailleuses migrants ont perdu la vie au Qatar depuis l’attribution de la Coupe du Monde à ce pays en 2010. Un chiffre régulièrement cité est celui du journal « The Guardian », qui estime à au moins 6500 le nombre de décès entre 2010 et 2020. Il s’agit là d’une estimation grossière puisque plusieurs pays de provenance n’ont pas été intégrés dans les statistiques. De plus, les causes de décès de ces migrants ne sont pas consignées de manière systématique.

Sous la pression d’organisations de défense des droits humains et de mouvements de travailleurs, le Qatar a initié des réformes. Cependant, beaucoup d’entre elles ne sont pas, ou pas suffisamment, mises en œuvre.

Si l’industrie du bâtiment est sous le feu des projecteurs depuis l’attribution de la CM, elle n’est de loin pas le seul secteur problématique au Qatar. Dans toutes les branches de l’économie et toutes les couches de la société, les droits humains sont fortement restreints.

« Tous les jours, des ambulances arrivaient sur les chantiers pour récupérer les corps sans vie de personnes n’ayant pas survécu à la chaleur ou aux produits chimiques. »

Témoignage de Kennedy, Kenyan ayant travaillé au Qatar en 2013

Le « système de la kafala », en vigueur dans plusieurs pays mais surtout dans le Golfe, est considéré comme la raison principale des innombrables tragédies sur les chantiers qataris et chez les employés domestiques. Ce système prévoit que les travailleuses et travailleurs d’origine étrangère dépendent d’un garant dans leur pays d’accueil. Il s’agit généralement de l’employeur. L’État délègue ainsi à l’économie le respect des droits du travail et de séjour. Cependant, il n’y a quasi pas de contrôles ni de règles concernant l’application de ce système, ce qui conduit souvent à des conditions de vie indignes, à du travail forcé et à d’autres abus.

Le système de la kafala a été formellement aboli en 2020, mais la mise en œuvre des réformes est lacunaire. En tardant à supprimer ce système dans la pratique, l’État qatari est en grande partie co-responsable des traitements inhumains et dégradants dont des milliers de travailleuses et travailleurs sont encore victimes au Qatar.

(Carte : Pethrus, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons (indications des lieux : ACAT-Suisse))

Pour cette Journée des droits de l’homme 2021, l’ACAT-Suisse et l’ACAT Luxembourg lancent donc une action en direction du gouvernement qatari pour lui demander d’honorer ses promesses en intervenant rapidement, activement et durablement pour abolir dans la pratique le système de la kafala.

 

 

Cette action s’adresse à :

Cheikh Tamim Bin Hamad Al Thani, Émir du Qatar, et

Cheikh Khalid bin Khalifa bin Abdulaziz Al Thani, Premier Ministre et Ministre de l’Intérieur du Qatar

Ce que nous demandons

Afin de remédier durablement aux nombreuses lacunes dans la protection des droits des travailleuses et travailleurs au Qatar, nous vous enjoignons urgemment à :

• enquêter sur les décès ayant eu lieu dans le cadre des préparatifs de la coupe du monde, établir les responsabilités, poursuivre et juger les responsables ainsi qu’accorder une indemnisation et une réparation équitables et adéquates aux familles des victimes ;

• augmenter le nombre de contrôles sur les conditions de travail des ouvrières et ouvriers engagés par des personnes ou par des entreprises privées ou étatiques, et instaurer une période de repos obligatoire proportionnelle aux conditions climatiques et au type de travail effectué ;

• exiger des médecins légistes l’établissement d’un certificat détaillant les causes précises des décès et répondant aux normes internationales médicales en la matière, avec l’obligation d’effectuer une autopsie dans les cas de mort suspecte, soudaine ou sans cause établie ;

• créer, au niveau national, un système efficace d’enregistrement des décès et de leurs causes avec l’obligation de transmettre rapidement les informations recueillies aux familles concernées, au Qatar ou à l’étranger.

Pourquoi est-ce important ?

Nous sommes très préoccupés par la situation de milliers d’étrangères et étrangers travaillant au Qatar – en particulier de ceux œuvrant à la mise sur pied de la Coupe du monde de football de 2022. Depuis l’attribution au Qatar de l’organisation de cet événement, des milliers de travailleurs, en grande partie étrangers, sont décédés sur les chantiers liés à ce projet à cause des conditions de travail et de climat très dures, ainsi que du manque de protection à leur égard. Et ce, souvent sans que leurs familles en aient été informées, ni indemnisées. En 2020, le Qatar a aboli sur le plan formel le système très controversé de la « kafala ». Cette décision est à saluer. Cependant, de nombreuses lacunes existent encore dans la protection des droits des travailleurs au Qatar.

Le Qatar est Partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques et au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Ces traités obligent le Qatar à protéger le droit à la vie de toute personne, y compris celle des travailleurs étrangers, et à leur garantir des conditions de travail dignes et un environnement sain. Ces traités obligent aussi le Qatar à veiller à ce que les employeurs garantissent et respectent ces droits.

En février 2018, le Bénin abolissait définitivement la peine de mort. À cette occasion, le Président du Bénin a commué en réclusion à vie les peines des 14 condamnés à mort encore en détention. Ces prisonniers avaient passé plus de 20 ans dans les couloirs de la mort, vivant dans une seule cellule aux dimensions exiguës, dans des conditions inhumaines, dégradantes et dangereuses pour leur santé physique et psychique.

Pendant des années, des groupes de la société civile, dont l’ACAT Bénin et Amnesty International, étaient intervenus en faveur de ces 14 condamnés et avaient mené des actions en vue de l’abolition effective de la peine de mort au Bénin. En 2019, une délégation sud-africaine et luxembourgeoise de l’Institute for Healing of Memories a pu leur rendre visite dans leur lieu de détention, la prison civile d’Akpro-Missérété, à 40 kilomètres de Cotonou.
Parmi ces prisonniers se trouvait Yaovi Azonhito. En janvier 2022, grâcié par le Président de la République, il a retrouvé la liberté. Aujourd’hui, il vit dans une grande précarité. Depuis sa libération, il est engagé aux côtés de l’ACAT Bénin dans la lutte pour les droits humains. Avant sa venue au Luxembourg, il participera comme témoin au 8e Congrès mondial contre la peine de mort, qui se déroulera à Berlin du 15 au 18 novembre. Il s’y rendra avec Pascal ZOHOUN, président de l’ACAT Bénin, qui l’accompagnera également au Luxembourg.

Par cette manifestation, à laquelle participera également un intervenant d’Amnesty International Luxembourg, les organisateurs souhaitent, d’une part, célébrer les progrès réalisés ces dernières années dans la lutte contre la peine de mort, tels que l’abolition de celle-ci au Bénin ; et, d’autre part, souligner le travail qu’il reste à faire et appeler à une mobilisation pour éradiquer cette sanction cruelle et inhumaine à travers le monde.

Lors de la soirée du 22 novembre, des interludes musicaux seront assurés par le violoniste Vincent SOUBEYRAN.